AFRIKATI (FR)

    Christian Nouboue
Post by On 09 September 2013 In Blog Francais 11623 comments

Vers une éducation centrée sur les besoins

                   « L’éducation est l’outil le plus puissant pour changer le monde. »
                                                                                            - Nelson Mandela, discours au Planétarium, 16 juillet 2003

Développer l’Afrique impliquera des talents. Faute d’en avoir assez, ces talents, elle doit les former. L’éducation devrait donc mettre la résolution de problématiques locales au coeur de la formation. C’est d’autant plus nécessaire que l’Afrique dispose de moyens financiers limités. Au lieu de former des diplômés qui disposent uniquement d’un savoir théorique peu utile localement, nous devrions partir de la demande actuelle et future : de quelles compétences le pays a besoin ? Comment le système éducatif peut répondre efficacement à ce besoin?

 Dans cet article, je me concentre sur l’économie1 et propose une approche en 3 étapes :

1. Sélectionner les industries à développer : celles pour lesquelles le pays dispose d’avantages compétitifs et celles qui sont indispensable au développement
2. Importer le top du savoir-faire dans ces industries : en formant des nationaux à l’étranger et en attirant dans le pays des étrangers qualifiés
3. Concevoir des cursus académiques sur mesure : afin de former des diplômés avec le bon niveau de compétences pour les industries locales.

Un décalage clair entre le système éducatif et l’économie

Les systèmes éducatifs d’Afrique Sub-Saharienne (ASS) performent relativement bien d’un point de vue quantitatif. En effet, les inscriptions aux niveaux primaire, secondaire et supérieur y ont considérablement progressé, même si elles demeurent très basses par rapport aux autres régions. Désormais, 6%2 d’une classe d’âge (vs. 26% au niveau mondial) effectue des études supérieures. Selon l’UNESCO3 , le nombre total d’étudiants du supérieur en ASS est passé de 0,2 million en 1970 à 4,1 million (sur 152 million dans le monde), soit une multiplication par 20.

Le problème est plutôt au niveau de la nature des diplômés : d’une part, beaucoup sont dans des domaines d’études déconnectés des besoins des entreprises locales (fléchage des diplômés) ; d’autre part la majeure partie a plus un bagage théorique qu’un réel savoir-faire concret (qualité des diplômes).

Le décalage entre les domaines d’études des diplômés (système éducatif) et les besoins en compétences des entreprises locales (l’économie) est consternant. Pensez ! Alors que les emplois de la région sont dominés par l’agriculture et les industries extractives, les sciences économiques et sociales sont surreprésentées parmi les diplômés (cf. Graphe 1). Une telle défaillance dans le fléchage des diplômés vient sans doute du fait que les pays africains se sont fortement inspirés de leurs anciennes métropoles coloniales et que former dans ces domaines (ex : sociologue) revient moins cher à l’Etat que dans les domaines scientifiques (ex : médecine, ingénieurs) qui nécessitent des équipements coûteux.

Graphe 1: Poids des domaines dans l’enseignement supérieur et la population active

En clair, pendant qu’une entreprise de construction cherche des maçons compétents, on lui présente des philosophes et des sociologues. Rien de surprenant donc à ce que les enquêtes de la Banque Mondiale révèlent que les difficultés de recrutement soient un frein à l’activité économique en Afrique. Que ce soit clair : je ne remets pas en cause l’utilité des sciences économiques et sociales. Je critique l’efficacité du fléchage d’un système éducatif qui utilise ses moyens limités pour former la majorité des jeunes dans des domaines qui les conduiront presqu’inévitablement au chômage. Ce faisant, ce système est simultanément incapable de répondre aux besoins des quelques entreprises locales qui recherchent des compétences précises pour croître et se développer.

Ensuite vient le problème de la qualité des formations. Même pour ceux qui ont des diplômes dans des domaines ‘utiles localement’, le décalage entre leur savoir livresque et le savoir-faire que les entreprises recherchent est un réel obstacle. Par exemple, alors que le Cameroun compte près de 25 000 étudiants dans les domaines scientifiques, la construction du pipeline Tchad-Cameroun a nécessité le concours de travailleurs étrangers, pour des tâches aussi basiques que le soudage. Par ailleurs, des 6 000 élèves ingénieurs du pays, très peu sont capables d’utiliser leurs connaissances en mécanique pour apporter des solutions concrètes aux problèmes locaux. Loin d’être anecdotique ou spécifique au Cameroun, ceci montre l’énorme décalage entre les promotions de diplômés et les vrais besoins.

Planifier les besoins actuels et futurs en main d’oeuvre. Puis en déduire le mix de diplômés

Afin d’éviter un tel gaspillage de moyens ô combien limités, les pays africains doivent partir de la demande actuelle et future : commencer par planifier les besoins actuels et à venir des entreprises locales et ensuite anticiper le type de diplômés dont le pays a besoin. Pour ce faire, le gouvernement devrait travailler en coopération avec les associations professionnelles des entreprises de chaque industrie. Cette approche se décline en 3 étapes majeures :

1. Sélectionner des industries à développer

L’utilisation efficace des ressources commence par la sélection d’industries à développer. D’une part, il s’agit de secteurs dans lesquels le pays a de réelles chances de réussir grâce à ses avantages compétitifs. D’autre part il s’agit de secteurs incontournables pour se développer tels le BTP/construction qui est indispensable à la construction de routes, écoles et hôpitaux. Le Maroc est un bon exemple car il a identifié des secteurs clé (tels que l’automobile, l’aéronautique…) dans son plan stratégique de 2003. Depuis, les politiques d’éducation, fiscales, d’infrastructures et de zones économiques spéciales ont été décidées à l’aune de ce plan. Les résultats sont déjà perceptibles à travers les investissements majeurs effectués dans le pays, comme ceux du constructeur français d’automobiles Renault qui y a construit une usine.

L’Afrique Sub-Saharienne devrait s’en inspirer. Par exemple, le Kenya pourrait bâtir une stratégie dans l’industrie des technologies en s’appuyant sur son écosystème de startups et ses success stories telles que M-Pesa4 ou Ushaidi5 . L’industrie de la tech serait donc l’un des secteurs clé du pays.

2. Importer le top du savoir-faire

Acquérir un savoir-faire pointu dans une industrie (indispensable pour réussir dans une concurrence mondiale) à partir de rien prend beaucoup de temps. Afin d’accélérer le processus d’apprentissage, les pays africains devraient envoyer leur nationaux à l’étranger se former et simultanément attirer dans le pays des étrangers experts du domaine à travers des programmes spécifiques (zones spéciales, dispositifs fiscaux, très haut salaires proposés temporairement…). Le concours international de startups (Startup Chile6) organisé par le gouvernement chilien est un bon exemple en la matière. Chaque année des centaines d’entrepreneurs et startups de classe mondiale participent à ce concours qui propose aux lauréats 40 000 dollars américains, un visa d’un an et un accès au nec plus ultra des personnalités et capitaux du pays. Ainsi en 2010, 22 startups (sur plus de 300 candidates) de 14 pays ont rejoint le Chili. Un tel afflux annuel d’innovateurs hors pair qui viennent s’installer diffuse des compétences pointues auprès des Chiliens qui travaillent aux côtés de ou pour ces startups.

Pour notre exemple, le Kenya pourrait envoyer des ressortissants dans des hubs technologiques de premier plan (Silicon Valley, Israël…) et offrir des exemptions fiscales pour attirer des startups et investisseurs étrangers de premier plan.

3. Concevoir des cursus académiques sur mesure

Ce n’est qu’une fois que la demande actuelle et future dans une industrie est déjà planifiée et concrète que l’on peut penser à concevoir des cursus académiques sur mesure pour former à grande échelle des diplômés avec les bonnes compétences. A ce stade, le gouvernement peut se mettre en relation avec l’association professionnelle qui représente les entreprises du secteur pour concevoir ensemble les cursus optimaux. Tout le monde y trouve son intérêt : les établissements diminuent le taux de chômage de leurs diplômés et les entreprises trouvent des employés qualifiés. Là encore le Maroc nous fournit un bon exemple. La coopération entre le gouvernement marocain et le constructeur français Renault a débouché sur un institut7 qui forme des jeunes aux métiers de l’automobile au Maroc (pour l’usine Renault ou chez d’autres fournisseurs locaux).

De tels cursus conçus à partir de besoins réels anticipés devraient être la norme dans des pays qui ont peu de ressources à gaspiller. Par ailleurs, ces programmes contribuent également à faire avancer l’état de l’art dans le secteur à travers des contributions en R&D, innovation et des solutions aux problèmes.

D’une logique de ‘push’ à une logique de ‘pull’

Par conséquent, les systèmes éducatifs africains doivent changer de paradigme : d’une logique de ‘push’ où le mix de diplômés est décidé en avance et les entreprises doivent faire avec, à une logique de ‘pull’ où les besoins locaux (actuels et futurs) en compétences priment et le système éducatif s’adapte pour former les diplômés dont on a besoin. Autrement, on ne récoltera qu’un chômage de masse pour les diplômés et des difficultés pour les entreprises locales à trouver une main d’œuvre appropriée.

Reste maintenant à savoir si les Africains sont prêts pour ce changement de paradigme. Et toi, qu’en penses tu ? Devrait-on passer d’une logique de ‘push’ à une logique de ‘pull’ ? Pourquoi ? Ton avis nous intéresse au plus haut point.

 

(1) L’article porte sur l’’économie pour des raisons de concision. Société civile et Gouvernement ont également des besoins spécifiques tout aussi importants.
(2) Taux brut de scolarisation du supérieur : Total des inscriptions dans l'enseignement supérieur (ISCED 5 et 6), indépendamment de l'âge, exprimé en pourcentage de la population totale du groupe de cinq ans après la sortie de l'école secondaire.
(3) Source : UNESCO’s Global Education Digest 2009
(4) M-Pesa : http://en.wikipedia.org/wiki/M-Pesa
(5) http://www.ushahidi.com/
(6) http://startupchile.org/
(7) Institut de Formation aux Métiers de l’Automobile de Tanger Med

Read 365114 times Last modified on Monday, 09 September 2013 23:06
  Christian Nouboue

Christian Nouboue is a strategy consultant based in Paris who has done several projects in 7+ African countries. Educated in Cameroon, France and Germany, he is passionate about development challenges faced by Sub-Saharan African countries. He is the founder of the Afrikati blog. 

Christian Nouboué est un consultant en stratégie d’entreprises qui a effectué plusieurs projets dans plus de 7 pays d’Afrique. Il a effectué ses études au Cameroun, en France et en Allemagne et s’intéresse beaucoup aux problématiques de développement auxquelles sont confrontés les pays Africains. 

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